Pourquoi L’amour ne suffit pas 1/2
On nous apprend à chercher l’amour. À le reconnaître. À ne surtout pas le laisser passer. Mais personne ne nous explique vraiment quoi en faire une fois qu’il est là. Parce qu’aimer quelqu’un et savoir construire une relation avec lui sont deux choses très différentes. Et j’aurais probablement détesté qu’on me le dise à 25 ans.
Il existe une phrase que je trouve terriblement triste.
« Pourtant, on s’aimait. »
On la prononce rarement au début d’une histoire.
Au début, on dit plutôt :
« C’est fou. »
« Je n’ai jamais ressenti ça. »
« J’ai l’impression de le connaître depuis toujours. »
Au début, on ne se demande pas vraiment si l’on saura traverser un désaccord sur l’éducation des enfants, la jalousie, l’argent, les belles-familles, le besoin de solitude, les blessures anciennes ou la manière très personnelle qu’a l’un des deux de disparaître émotionnellement dès qu’une conversation devient inconfortable.
Étrangement, ce n’est pas ce qui nous préoccupe pendant les premiers baisers.
On s’aime.
Et ça semble énorme.
Suffisant, même.
Puis parfois, des mois ou des années plus tard, deux personnes se retrouvent assises dans une cuisine, sur un canapé ou aux deux extrémités d’un lit.
Elles sont épuisées.
Elles ne savent même plus exactement quand elles ont commencé à se perdre.
Et l’une d’elles finit par dire : « Pourtant, on s’aimait. »
Comme si l’amour aurait dû empêcher tout le reste.
Longtemps, je l’ai cru aussi.
Je pensais que lorsqu’on rencontrait quelqu’un avec qui l’amour était suffisamment grand, suffisamment puissant, suffisamment évident, le reste finirait forcément par s’arranger.
Les différences ?
On s’adapterait.
Les blessures ?
On les guérirait.
Les disputes ?
On apprendrait.
Les peurs ?
L’amour les rassurerait.
C’était romantique.
C’était rassurant.
Et c’était faux.
Aujourd’hui, je crois quelque chose de beaucoup moins romanesque.
Et peut-être, finalement, de beaucoup plus beau.
L’amour ne suffit pas.
Aimer quelqu’un ne signifie
pas savoir l’aimer
Voilà probablement la première chose que j’aurais détesté lire à 25 ans. Mais aujourd’hui je l’écris quand même parce que c’est vrai. On peut aimer quelqu’un sincèrement et lui faire énormément de mal.
On peut l’aimer et lui mentir.
L’aimer et ne pas savoir lui parler.
L’aimer et fuir chaque fois qu’un conflit apparaît.
L’aimer et vouloir le contrôler parce que l’idée de le perdre nous terrorise.
L’aimer et attendre de lui qu’il répare des blessures qu’il n’a jamais provoquées.
On peut aimer quelqu’un et être incapable de reconnaître nos torts parce que reconnaître une erreur ressemble, à l’intérieur de nous, à perdre.
On peut même avoir tellement peur que l’autre nous abandonne que nous finissons par adopter exactement les comportements qui pourraient lui donner envie de partir.
Merci le cerveau.
Parce que l’amour est un sentiment.
Construire une relation est une compétence.
Et personne ne nous l’apprend vraiment.
On nous apprend Pythagore.
Pas à dire « j’ai peur »
J’ai appris beaucoup de choses à l’école.
Les capitales européennes.
Les équations.
Les verbes irréguliers.
Je me souviens vaguement avoir passé beaucoup de temps sur des histoires de trains qui quittaient deux gares différentes à des vitesses différentes et dont il fallait déterminer l’heure de rencontre.
En revanche, personne ne m’a appris à dire :
« J’ai peur. »
« Je me sens rejetée. »
« Je suis jalouse. »
« Là, je ne suis pas en colère. Je suis blessée. »
« J’ai besoin d’être rassurée. »
« Ce que tu viens de faire a réveillé quelque chose de beaucoup plus ancien chez moi. »
« Je me suis trompée. »
« Pardonne-moi. »
Et encore moins :
« Je comprends que je t’ai fait du mal, même si ce n’était pas mon intention. »
Alors nous improvisons. Tous.
Et le problème avec l’improvisation, c’est que nous improvisons rarement à partir de rien.
Nous utilisons ce que nous avons appris.
Notre première école de l’amour n’était pas une école
Elle ressemblait à une maison.
La nôtre.
Enfants, nous observons l’amour bien avant d’être capables de comprendre ce que nous sommes en train d’apprendre.
Nous regardons nos parents. Ou leur absence.
Leurs gestes tendres.
Leurs disputes.
Leurs silences.
Leur façon de se parler lorsqu’ils sont en colère.
Leur manière de demander pardon.
Ou de ne jamais le faire.
Nous observons qui prend soin de qui.
Qui décide.
Qui s’efface.
Qui claque les portes.
Qui revient.
Qui menace de partir.
Qui retient son affection.
Qui supporte tout.
Nous enregistrons.
Sans le savoir.
Puis nous grandissons.
Nous tombons amoureux.
Et un jour, nous appelons tout cela : « Ma façon d’aimer. »
Comme si elle était apparue spontanément.
Comme si elle était forcément normale.
Comme si l’autre allait évidemment fonctionner pareil.
C’est là que les choses deviennent intéressantes.
Dans un couple, nous ne sommes jamais seulement deux
Lorsque deux personnes tombent amoureuses, ce ne sont pas simplement deux adultes qui se rencontrent.
Ce sont aussi deux histoires.
Deux enfances.
Deux manières d’avoir appris l’amour.
Deux façons de gérer la peur.
Deux rapports à l’abandon.
Deux besoins d’espace.
Deux sensibilités au rejet.
Deux systèmes d’alarme qui ne se déclenchent absolument pas au même moment.
Et au début, tout cela peut être assez discret.
Puis vient la vraie vie.
L’un rentre plus tard que prévu sans prévenir.
Pour lui, ce n’est rien.
Pour l’autre, c’est une marque de désintérêt.
L’un a besoin de deux heures seul après une dispute.
Pour lui, c’est une manière de se calmer.
Pour l’autre, ce silence ressemble exactement à l’abandon qu’il redoute depuis toujours.
L’un veut tout raconter.
L’autre a besoin de garder un jardin secret.
L’un demande :
« Pourquoi tu ne me parles pas ? »
L’autre entend :
« Tu n’as plus le droit de respirer. »
L’un dit :
« J’ai besoin d’être rassuré. »
L’autre entend :
« Tu seras désormais responsable de toutes mes émotions. »
Et chacun pense souvent que sa façon de fonctionner est simplement… la façon normale de fonctionner.
Alors on se heurte.
On interprète.
On se défend.
On accuse.
Et parfois, deux personnes qui s’aiment énormément finissent par devenir deux avocats particulièrement talentueux chargés de démontrer que l’autre est le problème.
Dans le cadre de ma présence au Congrès « C’est quoi l’amour », découvrez une série d’article sur mon site internet